î·25060 « Comme d’autres plantent des arbres »

Quelle est la durée de vie de la musique que l’on crée ? A quoi sert-elle ? Comment et où disparaît-elle ? Quel sens donner à la création musicale à une époque où la musique est devenue un flux-saucisson, tronçonné en publicité, au détriment artistique et économique des univers musicaux et de celles et ceux qui en sont à la source ?
Je me souviens avoir entendu ou lu quelque part qu’écrire de la musique – des chansons notamment – cela pourrait être un peu comme construire des maisons. Plus ou moins bien conçues, avec des fondations émotionnelles plus ou moins fortes, elles sont plus ou moins séduisantes pour parvenir à déclencher des coups de coeur. L’enjeu de la composition musicale serait alors de donner envie d’habiter ces musiques ou tout moins d’y séjourner. L’éditeur musical serait alors un agent immobilier à qui l’on confie la gestion d’un patrimoine ? Non, cette allégorie était décidément trop réductrice.  J’aspirais à reconnaître – et tenter d’incarner – une éthique, une poétique du métier de compositeur·rice. Et puis, récemment, par un « heureux hasard », j’ai découvert le magnifique poème de Marc-Alexandre OHO BAMBÉ dit Capitaine Alexandre : Le chant des possibles.

[…]
La sève de mes rêves
Illumine mon voyage
Et me revient à l’esprit,
Obsédante
Cette doctrine de vie,
Mélodie bleue
Que je vous offre en refrain :
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres plantent des arbres
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres tentent l’impossible
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres chantent
Les possibles
[…]

Extrait du poème le Chant des possibles de Marc-Alexandre OHO BAMBÉ
tiré du recueil éponyme paru aux éditions La Cheminante (2014) >> en savoir plus

Comme une évidence, ou plutôt naturellement, ce « poète tambour » m’éclaire le sens et l’exigence de mon travail. Et en lisant ses vers, je pense aussi à Elzéard Bouffier, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono.

L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono – Editions Gallimard, 1983
adapté en film d’animation par Frédéric Back et dit par Philippe Noiret (1987) 

î·25057 De l’air sous mes chaussures…

« ça me déplace… » est la plus belle expression que j’ai entendue récemment, dans un train, surprise entre 2 inconnus qui parlaient de la façon dont la musique peut nous toucher. Cela m’a projeté dans mon passé, avec cette machine-à-voyager-hors-du-temps qu’était mon walkman.
Je me revois fermer le portail. Il est tôt. Il fait un peu frais sous un ciel bleu cyan. La journée s’annonce belle et chaude. Vingt minutes de marche me séparent du lycée. Mais je sais déjà que le trajet durera bien plus longtemps, téléporté dans une dimension parallèle. Une pression du pouce, le casque déjà ajusté sur les oreilles, et je pars pour une énième écoute de l’album Crime of Century de Supertramp. Et je ressens déjà de l’air sous mes chaussures…

î·25047· « Vas-y, prends des risques ! »

— « Vas-y, prends des risques ! ».
Cela fait plusieurs semaines que les mots de Vianney rebondissent sans fin dans mon esprit. C’était le lendemain de la première répé-création pour le projet « espere » avec le quatuor Lil’O sax. La veille, j’avais soumis les ébauches de deux nouveaux thèmes destinés à intégrer la pièce en cours d’écriture.

— « Tu peux y aller. Vas-y, prends des risques ! » dit Vianney.
Le ton était appuyé. Ses mots étaient pesés. Ils venaient de toute la hauteur de ce grand saxophoniste baryton que j’écoutais tête levée. Le son était puissant, impressionnant. Il contenait aussi quelque chose de stabilisant, presque paternel.
Je me souviens avoir d’abord retenu un « Ben, je ne fais que cela !? », l’ego un peu piqué au vif, je le reconnais. De bonne et de mauvaise foi, j’aurais pu arguer les difficultés à dégager du temps pour écrire. Le cumul d’autres activités professionnelles – nécessairement alimentaires – vampirise mon énergie et accapare mon esprit bien au-delà des horaires contractuels de travail. Et puis, je n’ai pas fait d’études d’harmonie et d’écriture en conservatoire. Je n’ai pas de « bagage » académique. J’apprends chemin faisant (et si lentement !). Pire, j’aurais pu dire que ma musique est simple et minimaliste, que « c’est comme cela ». Mais en fait, je ne suis pas dupe de moi-même. Et tout cet argumentaire n’en est pas un. Cela aurait été même un acte d’autosabotage de répondre ainsi. Comment prétendre se professionnaliser en tant que compositeur, en cherchant à être conforté dans ses limites voire être plaint, un peu comme quand on vient chercher du réconfort et de la réassurance auprès de ses parents ? Avec perspicacité et justesse, Vianney a tout simplement pointé un blocage dans ma dynamique d’écriture et plus largement dans ma posture de compositeur. Car cette question de la prise de risque dans mon parcours de musicien est un gros rocher symbolique, planté devant moi, qui me paralyse depuis bien trop longtemps. Avec bienveillance, Vianney a touché un point sensible dans ma construction individuelle et professionnelle, une sorte de sidération à lever. Et je comprends que ce beau quatuor Lil’O sax – Blandine, Martine, Solenne et Vianney – m’offre un encouragement supplémentaire ; un encouragement qui prolonge l’expression d’une confiance déjà actée en me passant « commande ». Je ressens que chacun·e m’invite à me décomplexer et à enfin sauter ce fameux rocher qui m’encombre depuis si longtemps ; à désinhiber ce qui demande à aller de l’avant, à s’exprimer librement et au service de la musique.
En écrivant ces mots, je réalise aussi combien la connexion humaine et artistique qui s’est établie avec Lil’O sax est puissante et bénéfique. Et je peux donc affirmer que non seulement nous sommes en train d’écrire ensemble de la musique incarnée mais plus encore que cette collaboration me transforme. Et pour tout cela, je leur en suis déjà infiniment reconnaissant.

î·25045· Marcher : « une fugue en mode mineur… »

Alors que je me rends à La Touche près de Génac en Charente pour participer aux 8èmes rencontres de piano classique improvisé du festival Festi’impro, je commence dans le train la lecture du livre de Jean-Louis Etienne : « Dans mes pas » (Ed.Paulsen, 2017).

Dès le premier chapitre, je suis saisi d’émotions par les premières phrases du grand explorateur contemporain :

Souvent, je me lève et je pars pour quelques heures à pied, c’est aussi simple que cela. Ces fugues en mode mineur ouvrent une brèche dans le fil des jours. Elles en interrompent le flux, elles questionnent un mode de vie, elles interpellent les évidences. Elles ne rejettent pas ce que je suis, ce que je fais. Elles crient simplement « pouce » !
Parfois je fuis un malaise diffus, un sentiment flou et prégnant de m’être égaré dans un monde qui n’est pas le mien. Plutôt que d’étouffer, je pars. La décision s’impose à moi. La fugue n’est pour moi ni un voyage, une promenade, ni une errance, encore moins une fuite irresponsable. Elle relève d’un ressaisissement. S’accorder à son souffle en empruntant un chemin de traverse simplifie tout.

Je comprends alors pourquoi depuis plusieurs mois, marcher m’est devenu si nécessaire. « Fuguer » le soir au crépuscule ou le matin aux aurores afin de s’extraire et savourer le monde, lentement. Réapprendre et rééduquer le corps à la liberté de se mouvoir sans but ni contrainte. S’autoriser à ne dire à personne où l’on va… même pas à soi. Il s’agit de marcher pour se sentir vivant, en accordant sa respiration et sa locomotion à la nature des choses, qu’elles soient urbaines, rurales ou humaines. Lorsque l’harmonie entre le corps, l’esprit et la nature des choses s’installent vous devenez un instrument : un instrument de musique, un instrument de joie. J’aime de plus en plus jouer et créer avec cet instrument. 

Mon train arrive à Angoulême. Georges, artiste et bénévole co-organisateur  de Festi’Impro, est venu me chercher à la gare. Il m’accueille avec un sourire lumineux et m’emmène rejoindre le lieu-dit où se joue le festival : Le Petit Chemin.

Ecoutez Un petit chemin par POL

Tous droits réservés – © Paul Lyonnaz dit POL – 2018

NOTE FINALE : Ce thème musical a émergé en improvisation instantanée en août 2014 alors que j'étais en résidence d'enregistrement de l'album CD Résidence(s), chez Céline Ferrandino, mon hôte artistique. Avant mon arrivée sur place, elle avait déposé à mon attention, sur le piano, une magnifique carte. Intitulée « La voie », elle contenait un poème de Claude Margat, comme un haïku. La surprise, la puissance de son auteur et « l'invitation » de Céline m'avaient immédiatement transporté vers le piano pour y accueillir cette musique.

Pour aller du côté sans chemin, 
je connais le chemin.  
C'est tout de suite ailleurs.

Claude Margat

î·25005· Soeurs jumelles

Pour moi, il n’y a aucun doute. L’eau et la musique sont soeurs jumelles. L’une et l’autre constituent chacune un élément naturel et vital pour l’être humain. Vous me direz qu’on ne meure pas de pénurie de musique. Mais, je pense qu’il est tout de même possible de reconnaître que la musique joue un rôle très important dans nos vies. Elle est à la fois facteur et expression de libération, d’émancipation individuelle et collective. Une musique qui émerge de l’esprit et du corps de la compositrice ou du compositeur, je me la représente comme un écoulement ; la musicienne ou le musicien étant devenu·e un canal vivant. Elle ou il a alors réussi, le temps d’un instant fugace, à placer sa « lumière » dans le bon axe pour réceptionner le flux de musique émanant dont ne sait où. Cet alignement entre la source inconnue et le jaillissement sur l’instrument ou la partition est un phénomène difficile à contrôler, par nature. Même l’exercice régulier – que je ne pratique évidemment pas assez –  ne me semble pas suffisant pour atteindre la maîtrise. Là encore, patience et humilité, et longue observation, écoute posée du flux et du flot continu de l’eau et de la musique nous aideront peut-être à mieux comprendre, avec tout notre corps et notre esprit, et surtout l’âme, pour parfois parvenir à lâcher-prise et se laisser traverser, sans se noyer.

Le clapotis de mon coeur fait tanguer ma barque.
La branche de l’arbre cassé remonte le courant.
La fin est proche, bientôt elle 
transpercera ma coque.
Et il ne me restera plus qu’à sombrer.

î·24983· S’accorder…

Il me faut vraiment m’y mettre. Les premières échéances avec le quatuor Lil’O sax approchent déjà. Et mon esprit peine encore à réaliser que la campagne de financement participatif ProArti/Sacem est close depuis plus de deux mois et demi. Avec l’équipe de LILASSO et les membres du quatuor, nous nous sommes mis d’accord sur les modalités du contrat de commande et sa signature. Nous nous sommes aussi mis d’accord sur le calendrier prévisionnel de travail en écriture et en préparation du concert de création envisagé à la mi-novembre 2018. Tout est à peu près calé comme on dit. Mais en ce moment, je ressens qu’il reste une personne qui n’est pas encore vraiment prête : moi-même.
Le grand compositeur lettonien Arvo Pärt exprime de façon magistrale et pieuse* ce délicat équilibre qu’il faut parvenir à incarner pour être « accordé ».
Le maestro contemporain nous dit humblement ceci :

Le plus sensible des instruments de musique est l’âme humaine. Le suivant est la voix humaine. Il faut parvenir à purifier l’âme jusqu’à ce qu’elle commence à sonner.
Un compositeur est un instrument de musique, et en même temps un interprète sur cet instrument. L’instrument doit être en ordre pour produire du son.
Il faut commencer par cela et non avec la musique. A travers la musique, le compositeur peut vérifier si cet instrument est accordé, et à quelle touche il est accordé.

Lorsque mon regard se pose sur la pièce encombrée d’où j’écris actuellement ces quelques mots, je comprends que j’ai encore bien des choses à mettre en ordre. J’en suis bien d’accord !

(*) visionnez la vidéo YouTube Arvo Pärt’s Speech from his Musical Diaries (May 2014) 

î·24950· Le bruissement d’un rêve

Tout démarre d’un bruit d’enfance. Le bruissement d’un rêve. Un rêve tombé dans l’oubli. Tel une boule de cristal rebondissant dans un mouvement perpétuel, fragile métronome d’une vie qui peut exploser à chaque instant. Hallucination ou vocation, ce son vous envoute à jamais et pour toujours. Comme un écho à vos pulsations cardiaques, un son d’outre-tombe qui se perd au-delà de votre conscience. Si seulement je parvenais à réentendre cette pulsation, cette petite musique amniotique. Peut-être l’entendrais-je à nouveau au moment de quitter ce monde ?