î·25256· Laurent : l’homme-tourne-disque

J’ai été profondément touché d’apprendre le décès de Laurent Rathouit. Il était responsable du secteur Musique de la Médiathèque Yves Laurent de Saint Sébastien-sur-Loire. Cet homme doux et passionné faisait vivre ses rayons en mélomane généreux. En critique professionnel mais toujours bienveillant, il prescrivait ses plus belles découvertes selon vos goûts et ne manquait jamais de considérer et valoriser la création indépendante. Il avait une attention toute particulière pour les musicien·ne·s et groupes locaux. Je me souviens avoir trouvé en lui cette attention dont tout artiste a besoin pour aller de l’avant et grandir. Cette écoute primordiale – exigeante et authentique – agissait comme un phare, un sémaphore qui évite de vous perdre dans les océans de la culture musicale mais aussi de vous échouer sur les rochers du doute ou les récifs de la vanité. Les musiciens trop prétentieux y font souvent naufrage. En entrant et avant même d’être dans les rayons Disques, je me surprenais à regarder si Laurent était là.  À chaque passage, parfois après plusieurs mois, il m’éclairait un peu plus la biodiversité musicale, son foisonnement de talents, avec des musiques toutes aussi belles les unes que les autres, quel que soit leur genre ou style. Laurent a été pour moi un Compagnon formateur, un tuteur non académique qui, j’en suis certain, a contribué à m’apprendre des fondamentaux de l’art de composer : être curieux, découvrir, écouter et réécouter, apprécier, être ému, bref savoir contempler et admirer le paysage vivant de la création musicale, par-delà le temps, pour progressivement prétendre à y entrer. Une des plus grandes émotions dont je me souviens fut celle de voir un jour mon album piano solo Résidence(s) dans le rayon Musique contemporaine, apparaissant par une merveilleuse coïncidence au côté de l’album Beauty, l’opus d’un des compositeurs et pianistes contemporains que j’admire depuis si longtemps : Ryūichi Sakamoto. C’était le 6 octobre 2015. Et j’en ai encore des frissons.

La disparition de Laurent laisse un vide profond et une émotion nostalgique bien vivante. J’aime la Médiathèque Yves Laurent. On y ressent la douce sensation que le temps se ralentit. Comme le dimanche quand on est chez soi mais avec l’effet en plus de ça-le-fait-aussi-en-semaine-ou-le-samedi. Laurent, derrière son comptoir, pourrait être cet oncle assis dans votre salon et qui vient de mettre une belle musique sur votre platine. Sa présence vous réconforte. En train de lire ses magazines spécialisés derrière son comptoir… il préparait sa commande de nouvelles pépites pour le mois suivant probablement. On osait à peine le déranger tout en mourant d’envie de discuter, de parler musique avec lui.
C’est le cœur serré mais souriant que je reprends ma marche de compositeur-apprenant dans les rayons disques de la médiathèque. Je souris car mon imaginaire s’amuse déjà à embellir ma mémoire. Elle me murmure que j’ai eu la chance de rencontrer un authentique homme-tourne-disque, un personnage rare qui faisait tourner les disques dans nos consciences et dans nos cœurs mélomanes, un gardien-pépiniériste d’un grand jardin musical d’une diversité étonnante, d’une très belle réserve culturelle, protectrice de l’oubli, fertile de futur, plantée et entretenue avec passion.
Que soit accordée paix éternelle à l’âme de Laurent et surtout reconnaissance et considération de toutes et tous pour la manière avec laquelle il a exercé sa mission de service public avec autant de curiosité et de générosité offertes pendant toutes ces années, aux musicien·ne·s, aux mélomanes et à la musique. Et j’appelle de tout mon cœur la municipalité de Saint Sébastien-sur-Loire à lui rendre hommage en lui offrant une digne relève : un nouvel homme- ou une nouvelle femme-tourne-disque en phase avec les nouveaux modes d’écoute pour continuer à ralentir notre temps, à cultiver la biodiversité musicale et enchanter nos salons pour que chaque jour est la douce saveur du dimanche.

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