î·25618· Le temps à l’œuvre

Piel dans « Les Maîtres du Temps » dessiné par Moebius dans le film de René Laloux (1982)

Le temps de la création n’est certainement pas celui du projet. Dès que je tente de l’y enfermer, il s’échappe immédiatement. Comme un animal sauvage, il reste inaccessible à mon regard. Et pourtant, je le sens, il est bien là, tapi dans la Nature des choses, dans le Mystère de l’Art. Toute tentative de contrôle est vouée à l’échec. C’est lui qui me contrôle et qui me travaille comme un maître met son disciple à l’épreuve : à l’épreuve du temps. Il ne peut que me surprendre. Et puis soudain, c’est fini.

« Le temps est un grand maître dit-on. Le malheur est qu’il tue ses élèves » Hector Berlioz

Peut-être sommes-nous tous comme Piel (ou Silbad), des « orphelins de Perdide », sous l’influence de ces « Maîtres du Temps » qui nous projettent éternellement dans notre passé ?

î·25422· « L’hypothèse du ver luisant »


On pourrait croire que le temps libre est LE moment idéal pour composer. Combien de fois l’ai-je d’abord vécu plombé par une fatigue accumulée, l’esprit dispersé, agité, incapable de se concentrer, incapable d’écrire quoi que ce soit de pertinent et incapable même de se détendre. Le doute se convoque et ne vous permet de percevoir que ce qui est inachevé, perclus, innombrable et laid. On se sent alors submergé par une noirceur intérieure qui envahit tout ; une grande nuit diurne, un trou noir.
Et cela fait plusieurs jours que je suis dans le noir. Seul un vent fort, un vent d’ouest me sort un peu de ma torpeur artistique. Je décide alors de me rendre à vélo au centre-ville de Nantes. Peut-être y trouverais-je un peu de lumière auprès des livres, à la librairie dénommée Vent d’Ouest ?
Chaque librairie est singulière. Je parle évidemment de véritables librairies… de celles qu’on devrait trouver dans chaque quartier, dans chaque village, comme un refuge en montagne, quand les nuits de l’esprit sont trop sombres.
Pour moi, entrer dans une librairie, c’est comme entrer dans un monument, souvent plus grand que ce qu’on imaginait depuis l’extérieur. C’est un édifice labyrinthique et vivant dont les gardiens sont des personnages un peu mystérieux, des protecteurs de la biodiversité culturelle et surtout les observateurs permanents des constellations de pensées et émotions, qui sont là, couchées sur le papier, enveloppées par les mots, par milliards. De nombreux ouvrages sont ceux d’auteurs trépassés. Mais leurs pensées sont comme la lumière des étoiles éteintes dont on perçoit encore le rayonnement, ces spectres lumineux qui voyagent jusqu’à nous, à des années-lumière de notre quotidien.
Peut-être avez vous déjà vécu cette sensation troublante et émerveillante, que parfois un livre vient à vous ? Evidemment vous allez aussi à sa rencontre, comme porté par un appel inconscient, qui vient de loin. Et ce frisson d’émerveillement qui vous parcourt l’échine lorsque vous le tenez entre vos mains, avec cette sensation d’évidence… oui, c’est celui-là !
Ce vendredi après-midi à Vent d’Ouest, dans cette librairie silencieuse, où les murs n’existent pas, à peine ai-je franchi la porte d’entrée que je suis attiré par un ouvrage placé dans les Nouveautés. Il me semble même l’avoir perçu avant même de l’avoir vu… vous savez, un peu comme quand vous avez la sensation que quelqu’un vous regarde et capte votre attention. D’ailleurs, peut-être qu’il n’est pas incongru d’imaginer que les livres nous observent avec l’espoir que l’on vienne à leur rencontre, qu’on les emmène pour leur permettre d’accomplir leur vocation ?
L’hypothèse du ver luisant de Richard Texier (Ed.Gallimard, 2019) me regarde et me captive immédiatement. J’en oublie de dire un « bonjour » poli en croisant le regard du gardien-libraire caché derrière son comptoir avec ses lunettes et sa casquette. Les mots finissent par sortir automatiquement de ma bouche avec une latence de plusieurs secondes, le livre déjà entre les mains. Hypnotisé, je retourne l’ouvrage pour dévoiler la 4ème de couverture :

« Une pure beauté phénoménologique nous entoure. Elle déploie sa logique rayonnante, indifférente à notre fragilité. Des milliards de lampyres illuminent les fourrés de notre confusion. Sommes-nous l’ébauche d’une tentative, l’hypothèse d’un ver luisant scintillant dans la nuit cosmique ? » (Extrait)

Frisson d’émerveillement. Mon esprit n’a pas encore vraiment perçu le sens, juste la déflagration de la poésie de son auteur, artiste peintre et sculpteur, Richard Texier. Définitivement séduit, je plonge immédiatement dans la lecture des premières pages. Il s’agit d’un préambule intitulé Avertissement. Je dévore les phrases jusqu’à ce que mon esprit se sidère :

« Les artistes en parlent comme d’une inspiration fugace, les scientifiques comme d’une fulgurance, les autres comme d’une révélation soudaine. […]
Si le réel pouvait se mettre en équation, cette force en serait l’inconnue. Elle est une hypothèse de résolution et rayonne dans notre nuit, électrise nos perceptions, accélère l’histoire. Ses autres noms pourraient être : hasard, passion, éblouissement, désir, intuition. Néanmoins aucun d’eux ne parvient à la définir, ni même la conjugaison des cinq. Tenter de l’analyser ou de la résumer par un mot, une phrase, reviendrait à simplifier son mystère, à réduire son influence. Par essence, elle est innommable et brille dans l’obscurité chaude de l’esprit, semblable à un ver luisant dans son bosquet. »

Deuxième frisson d’émerveillement mais de puissance bien plus forte. Car je me souviens soudain de la plage d’ouverture de la partie multimédia de mon album CD intitulé Homo (2006), conçue avec l’auteur-graphiste Dragonfly. Je ne sais dire d’où m’était venue la musique d’ouverture. Une sorte de haïku musical qui contenait le désir de l’intituler Hotaru no Hasshouchi – signifiant « Berceau des Lucioles » en japonais – en hommage au très beau film d’animation « Le Tombeau des Lucioles » (Hotaru no Haka) du réalisateur Isao Takahata (1988).

Ecoutez la composition musicale Hotaru No Hasshouchi :

DECOUVREZ LA PLAGE MULTIMEDIA >> CLIQUEZ ICI


Vue plage multimédia illustrées par l’auteur-graphiste Dragonfly – Album CD Extra Homo par POL (2006) 

Retrouvez L’hypothèse du ver luisant de Richard Texier, chez votre libraire de quartier préféré ! ;-)-
Découvrez Richard Texier et ses œuvres sur son site internet : richardtexier.com

î·25270· Le quatuor Lil’O sax ~ Souffleurs de Rêves

« Je me sens très proche des interprètes qui m'accordent leur temps, leur intérêt et leur talent. Avec eux, je connais de grands bonheurs. » Michèle Reverdy
Vianney Paviot, Blandine Aumon, Martine Rossero, Solenne Lomet
Ces quelques mots de la compositrice contemporaine Michèle Reverdy* résument assez bien ce que je ressens depuis que j’ai rencontré le quatuor Lil’O sax, il y a maintenant plus de trois années. Je me souviens encore de ce moment où j’échangeais pour la première fois avec Vianney Paviot autour de mon désir d’expérimenter la composition pour saxophones. Nous attendions respectivement la sortie de nos enfants dans la cour de l’école primaire du même quartier où nous habitions alors. Ma mémoire s’est floutée depuis mais j’ai retenu que tout avait été simple au début ; jusqu’à cette émotion forte, cette anxiété qui montait en angoisse au moment de faire lire la première partition d’une ébauche d’un des mouvements d’espere**. Ils étaient là tous les quatre, devant moi, tous professeurs de musique, unis en quatuor tendu en arc musical derrière les pupitres, comme un seul instrument façonné de métal et de chair. Cet ensemble constitué depuis plus de 10 ans comptait à son répertoire plusieurs grandes œuvres classiques et contemporaines, que je découvrais. Je savais si peu de choses pour ne pas dire rien des spécificités de l’écriture pour saxophones. Pourvu que la partition soit au moins lisible !? Je commençais à peine à écrire pour ensemble que je touchais déjà mes limites.
Comment décrire alors ce qui traversa mon corps et mon cœur en entendant pour la première fois le thème d’espere emplir la salle de répétition et m’envelopper ? Quelque chose s’est déplacé et à la fois s’est définitivement ancré en moi. Je crois que c’était la première fois – après toutes ces années de cheminement à tâtons dans la création musicale et ses doutes – que j’entendais de façon aussi intelligible cette conviction intime, cette voix intérieure, assourdie jusqu’ici… qui me disait, là, avec une puissance folle et claire, au travers de chaque cellule de mon corps… OUI, c’est cela… OUI c’est cela ! C’est ce que je veux faire, vivre et revivre encore… composer et ressentir encore ce souffle humain et vital de la musique qui naît… Je suis fait pour cela ! Je recevais le souffle de mes rêves les plus profonds.
La rencontre avec ce quatuor unique m’a fait retrouver le goût d’apprendre comme un jeune premier, de recevoir la connaissance plus intime de cet instrument si riche et étonnant qu’est le saxophone et aussi le sens du travail rigoureux à conduire dans la durée avec l’écoute, la patience et la persévérance que réclame la création d’une musique authentiquement originale.
Mais il y avait encore du boulot… comme on dit. Mes partitions contenaient de nombreuses erreurs qui auraient probablement fait hurler (de rire) un professeur de composition, et jeté le discrédit sur mon immodeste projet d’écriture. Sans la bienveillance et le tutorat de ces quatre musicien·ne·s, mon audace aurait pu très vite se transformer en fuite humiliante. Leur confiance et leur transmission simple et humble m’ont permis au contraire de grandir, et pas à pas de devenir un compagnon de marche, pour cheminer ensemble dans la création musicale, tous au service de la pièce.
« Les grands interprètes ont, outre leurs qualités musicales, une intelligence humaine qui leur permet de dépasser le fait technique pour aborder chaque œuvre avec l'angle de vision qui lui convient, comprenant avec une intuition étonnante la recherche du compositeur. Cela est d'autant plus vrai lorsque l'œuvre est écrite pour eux. » Michèle Reverdy

En me commandant la pièce espere, avec la perspective qu’elle intègre leur répertoire de musique contemporaine « Sculptures », Blandine Aumon, Martine Rossero, Solenne Lomet et Vianney Paviot ont fait un pari audacieux et probablement le plus beau cadeau que l’on puisse faire à un compositeur ou une compositrice : lui permettre de réaliser ses rêves musicaux, en les lui soufflant, avec générosité, avec cœur.

Quatuor Lil’O sax >> https://lilosax.wixsite.com/quatuor

Suivez le quatuor Lil’O sax sur sa page Facebook : https://www.facebook.com/LilOsax/

(**)La pièce espere a été commandée par quatuor Lil’O sax avec le soutien de la SACEM dans le cadre du dispositif de la 3ème édition du disposition Mise en oeuvres en partenariat avec la plateforme de financement participatif ProArti. Elle a été créée le 25 novembre 2018 à l’Ecole de Musique de Sainte Luce. Elle comporte 8 mouvements pour une durée approximative de 25 minutes.

Remerciements : Chantal Renoux, Patrick Bierling et Jacques Bompas de LiLASSO ainsi que l’ensemble des donateurs et partenaires qui ont contribué au financement de la création de cette pièce : l’Ecole de Musique de Saint Luce, le théâtre La Ruche et l’association du Panier Culture de Nantes.

(*) Michèle Reverdy : michelereverdy.com // Les citations sont extraites de son ouvrage Composer de la musique aujourd’hui : 50 questions paru aux éditions Klincksieck en 2007 (p.125-127)

î·25256· Laurent : l’homme-tourne-disque

J’ai été profondément touché d’apprendre le décès de Laurent Rathouit. Il était responsable du secteur Musique de la Médiathèque Yves Laurent de Saint Sébastien-sur-Loire. Cet homme doux et passionné faisait vivre ses rayons en mélomane généreux. En critique professionnel mais toujours bienveillant, il prescrivait ses plus belles découvertes selon vos goûts et ne manquait jamais de considérer et valoriser la création indépendante. Il avait une attention toute particulière pour les musicien·ne·s et groupes locaux. Je me souviens avoir trouvé en lui cette attention dont tout artiste a besoin pour aller de l’avant et grandir. Cette écoute primordiale – exigeante et authentique – agissait comme un phare, un sémaphore qui évite de vous perdre dans les océans de la culture musicale mais aussi de vous échouer sur les rochers du doute ou les récifs de la vanité. Les musiciens trop prétentieux y font souvent naufrage. En entrant et avant même d’être dans les rayons Disques, je me surprenais à regarder si Laurent était là.  À chaque passage, parfois après plusieurs mois, il m’éclairait un peu plus la biodiversité musicale, son foisonnement de talents, avec des musiques toutes aussi belles les unes que les autres, quel que soit leur genre ou style. Laurent a été pour moi un Compagnon formateur, un tuteur non académique qui, j’en suis certain, a contribué à m’apprendre des fondamentaux de l’art de composer : être curieux, découvrir, écouter et réécouter, apprécier, être ému, bref savoir contempler et admirer le paysage vivant de la création musicale, par-delà le temps, pour progressivement prétendre à y entrer. Une des plus grandes émotions dont je me souviens fut celle de voir un jour mon album piano solo Résidence(s) dans le rayon Musique contemporaine, apparaissant par une merveilleuse coïncidence au côté de l’album Beauty, l’opus d’un des compositeurs et pianistes contemporains que j’admire depuis si longtemps : Ryūichi Sakamoto. C’était le 6 octobre 2015. Et j’en ai encore des frissons.

La disparition de Laurent laisse un vide profond et une émotion nostalgique bien vivante. J’aime la Médiathèque Yves Laurent. On y ressent la douce sensation que le temps se ralentit. Comme le dimanche quand on est chez soi mais avec l’effet en plus de ça-le-fait-aussi-en-semaine-ou-le-samedi. Laurent, derrière son comptoir, pourrait être cet oncle assis dans votre salon et qui vient de mettre une belle musique sur votre platine. Sa présence vous réconforte. En train de lire ses magazines spécialisés derrière son comptoir… il préparait sa commande de nouvelles pépites pour le mois suivant probablement. On osait à peine le déranger tout en mourant d’envie de discuter, de parler musique avec lui.
C’est le cœur serré mais souriant que je reprends ma marche de compositeur-apprenant dans les rayons disques de la médiathèque. Je souris car mon imaginaire s’amuse déjà à embellir ma mémoire. Elle me murmure que j’ai eu la chance de rencontrer un authentique homme-tourne-disque, un personnage rare qui faisait tourner les disques dans nos consciences et dans nos cœurs mélomanes, un gardien-pépiniériste d’un grand jardin musical d’une diversité étonnante, d’une très belle réserve culturelle, protectrice de l’oubli, fertile de futur, plantée et entretenue avec passion.
Que soit accordée paix éternelle à l’âme de Laurent et surtout reconnaissance et considération de toutes et tous pour la manière avec laquelle il a exercé sa mission de service public avec autant de curiosité et de générosité offertes pendant toutes ces années, aux musicien·ne·s, aux mélomanes et à la musique. Et j’appelle de tout mon cœur la municipalité de Saint Sébastien-sur-Loire à lui rendre hommage en lui offrant une digne relève : un nouvel homme- ou une nouvelle femme-tourne-disque en phase avec les nouveaux modes d’écoute pour continuer à ralentir notre temps, à cultiver la biodiversité musicale et enchanter nos salons pour que chaque jour est la douce saveur du dimanche.

î·25254· L’œil musical

Photo : Paskal Le Saux

Cela fait plusieurs années que le photographe nantais Paskal Le Saux offre son regard bienveillant à mon parcours d’artiste. Musicien par ailleurs et ami surtout, il joue de son invisibilité pour mettre en lumières et saisir ce temps qui nous échappe lorsqu’on est en scène. Combien de fois ai-je quitté un concert avec cette impression étrange que le temps s’est accéléré à une vitesse folle ou plus encore d’en avoir perdu la notion, comme s’il avait disparu. Il n’y a que les auteurs-photographes qui ont ce talent de saisir cette absence de temps… et de la suspendre à notre regard, en un clin d’œil musical. >> paskallesaux.com

î·25212· En dette…

« L'objet profond de l'artiste est de donner plus qu'il ne possède. » Paul Valéry

En dette… est le bilan qui s’impose moi, à certains moments de ma trajectoire. Dette de sommeil surtout et pas seulement, et par voie de conséquence aussi, en dette d’énergie, jusqu’à altérer l’envie… tout simplement. Si créer et jouer de la musique est une expérience corporelle et spirituelle qui réclame autant qu’elle apporte d’énergie vitale, ce sont les contingences et les obligations en cumul d’activités qui font basculer les compteurs dans le rouge. À la composition s’ajoute le montage budgétaire, la recherche de financements, la recherche de dates et lieux de concert pour diffuser et valoriser les œuvres. Il faut aussi assurer sa part (voire la totalité) de l’administration de la production ainsi que l’organisation artistique, technique et logistique en amont. Et puis, il faut aussi répéter lorsqu’on est interprète de sa musique et/ou participer à la direction musicale lorsqu’elle est jouée par ou avec d’autres interprètes. Le tout s’exerce en économie exsangue, et à temps ultra-contraints. Lorsqu’on fait un tel bilan, la pesanteur terrestre vous semble soudain décuplée. Et s’aventurer dans la consommation de stupéfiant n’y fait rien. Et pire encore, elle transforme le sol de votre cheminement en sables mouvants dans les Terres de Noirceur que certainement beaucoup d’artistes connaissent. Mais heureusement le « poids » de la Dette s’allège souvent rapidement, en se ressourçant dans les œuvres des autres ; cette fontaine magique : l’Art.

î·25116· « La musique ne s’arrête pas là où tu es. »

« La musique ne s’arrête pas là où tu es. »
J’entends encore le son chaud de la voix de Ballaké Sissoko interviewé sur France Musique. Et je suis convaincu que tous les grands musiciens et musiciennes sont des aventuriers dans l’âme. Ballaké Sissoko, Vincent Segal, Cesaria Evora, Bernard Lavilliers, Jordi Savall, Magic Malik, Julien Lourau, Marc Vella et tant d’autres. Tous appartiennent à la même tribu, la même grande famille de ceux que j’aime appeler les géomusiciens. Toujours en mouvement, elles et ils parcourent les mondes réels et imaginaires pour nous enchanter. La tribu n’est jamais toute réunie mais par contre toujours reliée, au-delà des limites du temps et de l’espace. Elles et ils se reconnaissent instantanément lorsque leurs chemins se croisent. Elles et ils parlent la même langue… la musique du cœur. Chaque géomusicien·ne vit la même quête : faire émerger et explorer de nouveaux territoires, des territoires imaginaires et poétiques dans nos vies quotidiennes ; et y semer de l’harmonie et de l’amour ; de l’amour fraternel, engrais de civilisation pour une terre de Création et de Paix ; pour un jour tous se retrouver sur une île, quelque part, en soi ; une île qui n’appartient à personne ou plutôt qui est le bien commun de tous. Cette île imaginaire et universelle existe. Nous en avons la responsabilité ; la responsabilité d’en conserver l’existence et la mémoire, de préserver sa pureté, sa beauté et son intimité tout en la rendant accessible à tous.
Mon cœur est nomade. Je le sens. Mais pourquoi suis-je alors si sédentaire ? Fixé au même point ou presque. Capturé par mes distractions, mes passions, mes obligations et tout ce qui peut m’empêcher d’être à mon tour un humble géomusicien ?

î·25106· J’ai choisi

Ce graffiti posé sur le bord de la Loire persiste dans ma mémoire. Il a arrêté ma marche alors que cela faisait bien 45 minutes que je déambulais d’un pas soutenu, le long des berges, poussé par le vent d’Est. La brise est fraîche mais parfaitement adoucie par le soleil levant.

L’inscription est peinte au pochoir sur le ciment, parfaitement lisible. On ressent presque la présence de son auteur·e. Plus encore, cette phrase sans complément d’objet et sans point me suspend.

J’ai choisi. J’ai choisi quoi ? Je joue alors avec l’artiste qui m’interpelle.

J’ai choisi quoi ? J’ai choisi d’être ? Oui, c’est cela, j’ai choisi d’être…
J’ai choisi d’être… persévérant ?
Une pensée me traverse. Je crois que l’artiste graphiste m’invite à être plus sincère.

Et bien, j’ai choisi d’être compositeur.

J’ai aussi choisi d’être bienveillant ; bienveillant envers autrui et moi-même.

J’ai choisi en même temps d’être exigeant, tout en reconnaissant que j’ai beaucoup de mal à atteindre le niveau d’exigence que mon mental m’assène. C’est pour cela que j’ai aussi choisi d’écouter et composer la musique du réel, celle qui passe d’abord par le corps.

J’ai choisi de partir en quête d’humilité et de modération, valeurs qui prolongent la limitation, l’ignorance et l’imparfait.

J’ai choisi la douceur, la douceur de vivre à conquérir, par le lâcher-prise.

J’ai choisi la beauté, celle que l’on révèle en changeant son regard.

J’ai choisi le Mystère, le Mystère de la Création qui nous échappe autant qu’il peut soudain nous saisir, au cours de la vie… le long de la Loire où ailleurs.

î·25060· « Comme d’autres plantent des arbres »

Quelle est la durée de vie de la musique que l’on crée ? A quoi sert-elle ? Comment et où disparaît-elle ? Quel sens donner à la création musicale à une époque où la musique est devenue un flux-saucisson, tronçonné en publicité, au détriment artistique et économique des univers musicaux et de celles et ceux qui en sont à la source ?
Je me souviens avoir entendu ou lu quelque part qu’écrire de la musique – des chansons notamment – cela pourrait être un peu comme construire des maisons. Plus ou moins bien conçues, avec des fondations émotionnelles plus ou moins fortes, elles sont plus ou moins séduisantes pour parvenir à déclencher des coups de coeur. L’enjeu de la composition musicale serait alors de donner envie d’habiter ces musiques ou tout moins d’y séjourner. L’éditeur musical serait alors un agent immobilier à qui l’on confie la gestion d’un patrimoine ? Non, cette allégorie était décidément trop réductrice.  J’aspirais à reconnaître – et tenter d’incarner – une éthique, une poétique du métier de compositeur·rice. Et puis, récemment, par un « heureux hasard », j’ai découvert le magnifique poème de Marc-Alexandre OHO BAMBÉ dit Capitaine Alexandre : Le chant des possibles.

[…]
La sève de mes rêves
Illumine mon voyage
Et me revient à l’esprit,
Obsédante
Cette doctrine de vie,
Mélodie bleue
Que je vous offre en refrain :
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres plantent des arbres
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres tentent l’impossible
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres chantent
Les possibles
[…]

Extrait du poème le Chant des possibles de Marc-Alexandre OHO BAMBÉ
tiré du recueil éponyme paru aux éditions La Cheminante (2014) >> en savoir plus

Comme une évidence, ou plutôt naturellement, ce « poète tambour » m’éclaire le sens et l’exigence de mon travail. Et en lisant ses vers, je pense aussi à Elzéard Bouffier, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono.

L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono – Editions Gallimard, 1983
adapté en film d’animation par Frédéric Back et dit par Philippe Noiret (1987) 

î·25047· « Vas-y, prends des risques ! »

— « Vas-y, prends des risques ! ».
Cela fait plusieurs semaines que les mots de Vianney rebondissent sans fin dans mon esprit. C’était le lendemain de la première répé-création pour le projet « espere » avec le quatuor Lil’O sax. La veille, j’avais soumis les ébauches de deux nouveaux thèmes destinés à intégrer la pièce en cours d’écriture.

— « Tu peux y aller. Vas-y, prends des risques ! » dit Vianney.
Le ton était appuyé. Ses mots étaient pesés. Ils venaient de toute la hauteur de ce grand saxophoniste baryton que j’écoutais tête levée. Le son était puissant, impressionnant. Il contenait aussi quelque chose de stabilisant, presque paternel.
Je me souviens avoir d’abord retenu un « Ben, je ne fais que cela !? », l’ego un peu piqué au vif, je le reconnais. De bonne et de mauvaise foi, j’aurais pu arguer les difficultés à dégager du temps pour écrire. Le cumul d’autres activités professionnelles – nécessairement alimentaires – vampirise mon énergie et accapare mon esprit bien au-delà des horaires contractuels de travail. Et puis, je n’ai pas fait d’études d’harmonie et d’écriture en conservatoire. Je n’ai pas de « bagage » académique. J’apprends chemin faisant (et si lentement !). Pire, j’aurais pu dire que ma musique est simple et minimaliste, que « c’est comme cela ». Mais en fait, je ne suis pas dupe de moi-même. Et tout cet argumentaire n’en est pas un. Cela aurait été même un acte d’autosabotage de répondre ainsi. Comment prétendre se professionnaliser en tant que compositeur, en cherchant à être conforté dans ses limites voire être plaint, un peu comme quand on vient chercher du réconfort et de la réassurance auprès de ses parents ? Avec perspicacité et justesse, Vianney a tout simplement pointé un blocage dans ma dynamique d’écriture et plus largement dans ma posture de compositeur. Car cette question de la prise de risque dans mon parcours de musicien est un gros rocher symbolique, planté devant moi, qui me paralyse depuis bien trop longtemps. Avec bienveillance, Vianney a touché un point sensible dans ma construction individuelle et professionnelle, une sorte de sidération à lever. Et je comprends que ce beau quatuor Lil’O sax – Blandine, Martine, Solenne et Vianney – m’offre un encouragement supplémentaire ; un encouragement qui prolonge l’expression d’une confiance déjà actée en me passant « commande ». Je ressens que chacun·e m’invite à me décomplexer et à enfin sauter ce fameux rocher qui m’encombre depuis si longtemps ; à désinhiber ce qui demande à aller de l’avant, à s’exprimer librement et au service de la musique.
En écrivant ces mots, je réalise aussi combien la connexion humaine et artistique qui s’est établie avec Lil’O sax est puissante et bénéfique. Et je peux donc affirmer que non seulement nous sommes en train d’écrire ensemble de la musique incarnée mais plus encore que cette collaboration me transforme. Et pour tout cela, je leur en suis déjà infiniment reconnaissant.