î·25422· « L’hypothèse du ver luisant »


On pourrait croire que le temps libre est LE moment idéal pour composer. Combien de fois l’ai-je d’abord vécu plombé par une fatigue accumulée, l’esprit dispersé, agité, incapable de se concentrer, incapable d’écrire quoi que ce soit de pertinent et incapable même de se détendre. Le doute se convoque et ne vous permet de percevoir que ce qui est inachevé, perclus, innombrable et laid. On se sent alors submergé par une noirceur intérieure qui envahit tout ; une grande nuit diurne, un trou noir.
Et cela fait plusieurs jours que je suis dans le noir. Seul un vent fort, un vent d’ouest me sort un peu de ma torpeur artistique. Je décide alors de me rendre à vélo au centre-ville de Nantes. Peut-être y trouverais-je un peu de lumière auprès des livres, à la librairie dénommée Vent d’Ouest ?
Chaque librairie est singulière. Je parle évidemment de véritables librairies… de celles qu’on devrait trouver dans chaque quartier, dans chaque village, comme un refuge en montagne, quand les nuits de l’esprit sont trop sombres.
Pour moi, entrer dans une librairie, c’est comme entrer dans un monument, souvent plus grand que ce qu’on imaginait depuis l’extérieur. C’est un édifice labyrinthique et vivant dont les gardiens sont des personnages un peu mystérieux, des protecteurs de la biodiversité culturelle et surtout les observateurs permanents des constellations de pensées et émotions, qui sont là, couchées sur le papier, enveloppées par les mots, par milliards. De nombreux ouvrages sont ceux d’auteurs trépassés. Mais leurs pensées sont comme la lumière des étoiles éteintes dont on perçoit encore le rayonnement, ces spectres lumineux qui voyagent jusqu’à nous, à des années-lumière de notre quotidien.
Peut-être avez vous déjà vécu cette sensation troublante et émerveillante, que parfois un livre vient à vous ? Evidemment vous allez aussi à sa rencontre, comme porté par un appel inconscient, qui vient de loin. Et ce frisson d’émerveillement qui vous parcourt l’échine lorsque vous le tenez entre vos mains, avec cette sensation d’évidence… oui, c’est celui-là !
Ce vendredi après-midi à Vent d’Ouest, dans cette librairie silencieuse, où les murs n’existent pas, à peine ai-je franchi la porte d’entrée que je suis attiré par un ouvrage placé dans les Nouveautés. Il me semble même l’avoir perçu avant même de l’avoir vu… vous savez, un peu comme quand vous avez la sensation que quelqu’un vous regarde et capte votre attention. D’ailleurs, peut-être qu’il n’est pas incongru d’imaginer que les livres nous observent avec l’espoir que l’on vienne à leur rencontre, qu’on les emmène pour leur permettre d’accomplir leur vocation ?
L’hypothèse du ver luisant de Richard Texier (Ed.Gallimard, 2019) me regarde et me captive immédiatement. J’en oublie de dire un « bonjour » poli en croisant le regard du gardien-libraire caché derrière son comptoir avec ses lunettes et sa casquette. Les mots finissent par sortir automatiquement de ma bouche avec une latence de plusieurs secondes, le livre déjà entre les mains. Hypnotisé, je retourne l’ouvrage pour dévoiler la 4ème de couverture :

« Une pure beauté phénoménologique nous entoure. Elle déploie sa logique rayonnante, indifférente à notre fragilité. Des milliards de lampyres illuminent les fourrés de notre confusion. Sommes-nous l’ébauche d’une tentative, l’hypothèse d’un ver luisant scintillant dans la nuit cosmique ? » (Extrait)

Frisson d’émerveillement. Mon esprit n’a pas encore vraiment perçu le sens, juste la déflagration de la poésie de son auteur, artiste peintre et sculpteur, Richard Texier. Définitivement séduit, je plonge immédiatement dans la lecture des premières pages. Il s’agit d’un préambule intitulé Avertissement. Je dévore les phrases jusqu’à ce que mon esprit se sidère :

« Les artistes en parlent comme d’une inspiration fugace, les scientifiques comme d’une fulgurance, les autres comme d’une révélation soudaine. […]
Si le réel pouvait se mettre en équation, cette force en serait l’inconnue. Elle est une hypothèse de résolution et rayonne dans notre nuit, électrise nos perceptions, accélère l’histoire. Ses autres noms pourraient être : hasard, passion, éblouissement, désir, intuition. Néanmoins aucun d’eux ne parvient à la définir, ni même la conjugaison des cinq. Tenter de l’analyser ou de la résumer par un mot, une phrase, reviendrait à simplifier son mystère, à réduire son influence. Par essence, elle est innommable et brille dans l’obscurité chaude de l’esprit, semblable à un ver luisant dans son bosquet. »

Deuxième frisson d’émerveillement mais de puissance bien plus forte. Car je me souviens soudain de la plage d’ouverture de la partie multimédia de mon album CD intitulé Homo (2006), conçue avec l’auteur-graphiste Dragonfly. Je ne sais dire d’où m’était venue la musique d’ouverture. Une sorte de haïku musical qui contenait le désir de l’intituler Hotaru no Hasshouchi – signifiant « Berceau des Lucioles » en japonais – en hommage au très beau film d’animation « Le Tombeau des Lucioles » (Hotaru no Haka) du réalisateur Isao Takahata (1988).

Ecoutez la composition musicale Hotaru No Hasshouchi :

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Vue plage multimédia illustrées par l’auteur-graphiste Dragonfly – Album CD Extra Homo par POL (2006) 

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Découvrez Richard Texier et ses œuvres sur son site internet : richardtexier.com

î·25116· « La musique ne s’arrête pas là où tu es. »

« La musique ne s’arrête pas là où tu es. »
J’entends encore le son chaud de la voix de Ballaké Sissoko interviewé sur France Musique. Et je suis convaincu que tous les grands musiciens et musiciennes sont des aventuriers dans l’âme. Ballaké Sissoko, Vincent Segal, Cesaria Evora, Bernard Lavilliers, Jordi Savall, Magic Malik, Julien Lourau, Marc Vella et tant d’autres. Tous appartiennent à la même tribu, la même grande famille de ceux que j’aime appeler les géomusiciens. Toujours en mouvement, elles et ils parcourent les mondes réels et imaginaires pour nous enchanter. La tribu n’est jamais toute réunie mais par contre toujours reliée, au-delà des limites du temps et de l’espace. Elles et ils se reconnaissent instantanément lorsque leurs chemins se croisent. Elles et ils parlent la même langue… la musique du cœur. Chaque géomusicien·ne vit la même quête : faire émerger et explorer de nouveaux territoires, des territoires imaginaires et poétiques dans nos vies quotidiennes ; et y semer de l’harmonie et de l’amour ; de l’amour fraternel, engrais de civilisation pour une terre de Création et de Paix ; pour un jour tous se retrouver sur une île, quelque part, en soi ; une île qui n’appartient à personne ou plutôt qui est le bien commun de tous. Cette île imaginaire et universelle existe. Nous en avons la responsabilité ; la responsabilité d’en conserver l’existence et la mémoire, de préserver sa pureté, sa beauté et son intimité tout en la rendant accessible à tous.
Mon cœur est nomade. Je le sens. Mais pourquoi suis-je alors si sédentaire ? Fixé au même point ou presque. Capturé par mes distractions, mes passions, mes obligations et tout ce qui peut m’empêcher d’être à mon tour un humble géomusicien ?

î·25057· De l’air sous mes chaussures…

« ça me déplace… » est la plus belle expression que j’ai entendue récemment, dans un train, surprise entre 2 inconnus qui parlaient de la façon dont la musique peut nous toucher. Cela m’a projeté dans mon passé, avec cette machine-à-voyager-hors-du-temps qu’était mon walkman.
Je me revois fermer le portail. Il est tôt. Il fait un peu frais sous un ciel bleu cyan. La journée s’annonce belle et chaude. Vingt minutes de marche me séparent du lycée. Mais je sais déjà que le trajet durera bien plus longtemps, téléporté dans une dimension parallèle. Une pression du pouce, le casque déjà ajusté sur les oreilles, et je pars pour une énième écoute de l’album Crime of Century de Supertramp. Et je ressens déjà de l’air sous mes chaussures…

î·25047· « Vas-y, prends des risques ! »

— « Vas-y, prends des risques ! ».
Cela fait plusieurs semaines que les mots de Vianney rebondissent sans fin dans mon esprit. C’était le lendemain de la première répé-création pour le projet « espere » avec le quatuor Lil’O sax. La veille, j’avais soumis les ébauches de deux nouveaux thèmes destinés à intégrer la pièce en cours d’écriture.

— « Tu peux y aller. Vas-y, prends des risques ! » dit Vianney.
Le ton était appuyé. Ses mots étaient pesés. Ils venaient de toute la hauteur de ce grand saxophoniste baryton que j’écoutais tête levée. Le son était puissant, impressionnant. Il contenait aussi quelque chose de stabilisant, presque paternel.
Je me souviens avoir d’abord retenu un « Ben, je ne fais que cela !? », l’ego un peu piqué au vif, je le reconnais. De bonne et de mauvaise foi, j’aurais pu arguer les difficultés à dégager du temps pour écrire. Le cumul d’autres activités professionnelles – nécessairement alimentaires – vampirise mon énergie et accapare mon esprit bien au-delà des horaires contractuels de travail. Et puis, je n’ai pas fait d’études d’harmonie et d’écriture en conservatoire. Je n’ai pas de « bagage » académique. J’apprends chemin faisant (et si lentement !). Pire, j’aurais pu dire que ma musique est simple et minimaliste, que « c’est comme cela ». Mais en fait, je ne suis pas dupe de moi-même. Et tout cet argumentaire n’en est pas un. Cela aurait été même un acte d’autosabotage de répondre ainsi. Comment prétendre se professionnaliser en tant que compositeur, en cherchant à être conforté dans ses limites voire être plaint, un peu comme quand on vient chercher du réconfort et de la réassurance auprès de ses parents ? Avec perspicacité et justesse, Vianney a tout simplement pointé un blocage dans ma dynamique d’écriture et plus largement dans ma posture de compositeur. Car cette question de la prise de risque dans mon parcours de musicien est un gros rocher symbolique, planté devant moi, qui me paralyse depuis bien trop longtemps. Avec bienveillance, Vianney a touché un point sensible dans ma construction individuelle et professionnelle, une sorte de sidération à lever. Et je comprends que ce beau quatuor Lil’O sax – Blandine, Martine, Solenne et Vianney – m’offre un encouragement supplémentaire ; un encouragement qui prolonge l’expression d’une confiance déjà actée en me passant « commande ». Je ressens que chacun·e m’invite à me décomplexer et à enfin sauter ce fameux rocher qui m’encombre depuis si longtemps ; à désinhiber ce qui demande à aller de l’avant, à s’exprimer librement et au service de la musique.
En écrivant ces mots, je réalise aussi combien la connexion humaine et artistique qui s’est établie avec Lil’O sax est puissante et bénéfique. Et je peux donc affirmer que non seulement nous sommes en train d’écrire ensemble de la musique incarnée mais plus encore que cette collaboration me transforme. Et pour tout cela, je leur en suis déjà infiniment reconnaissant.

î·25045· Marcher : « une fugue en mode mineur… »

Alors que je me rends à La Touche près de Génac en Charente pour participer aux 8èmes rencontres de piano classique improvisé du festival Festi’impro, je commence dans le train la lecture du livre de Jean-Louis Etienne : « Dans mes pas » (Ed.Paulsen, 2017).

Dès le premier chapitre, je suis saisi d’émotions par les premières phrases du grand explorateur contemporain :

Souvent, je me lève et je pars pour quelques heures à pied, c’est aussi simple que cela. Ces fugues en mode mineur ouvrent une brèche dans le fil des jours. Elles en interrompent le flux, elles questionnent un mode de vie, elles interpellent les évidences. Elles ne rejettent pas ce que je suis, ce que je fais. Elles crient simplement « pouce » !
Parfois je fuis un malaise diffus, un sentiment flou et prégnant de m’être égaré dans un monde qui n’est pas le mien. Plutôt que d’étouffer, je pars. La décision s’impose à moi. La fugue n’est pour moi ni un voyage, une promenade, ni une errance, encore moins une fuite irresponsable. Elle relève d’un ressaisissement. S’accorder à son souffle en empruntant un chemin de traverse simplifie tout.

Je comprends alors pourquoi depuis plusieurs mois, marcher m’est devenu si nécessaire. « Fuguer » le soir au crépuscule ou le matin aux aurores afin de s’extraire et savourer le monde, lentement. Réapprendre et rééduquer le corps à la liberté de se mouvoir sans but ni contrainte. S’autoriser à ne dire à personne où l’on va… même pas à soi. Il s’agit de marcher pour se sentir vivant, en accordant sa respiration et sa locomotion à la nature des choses, qu’elles soient urbaines, rurales ou humaines. Lorsque l’harmonie entre le corps, l’esprit et la nature des choses s’installent vous devenez un instrument : un instrument de musique, un instrument de joie. J’aime de plus en plus jouer et créer avec cet instrument. 

Mon train arrive à Angoulême. Georges, artiste et bénévole co-organisateur  de Festi’Impro, est venu me chercher à la gare. Il m’accueille avec un sourire lumineux et m’emmène rejoindre le lieu-dit où se joue le festival : Le Petit Chemin.

Ecoutez Un petit chemin par POL

Tous droits réservés – © Paul Lyonnaz dit POL – 2018

NOTE FINALE : Ce thème musical a émergé en improvisation instantanée en août 2014 alors que j'étais en résidence d'enregistrement de l'album CD Résidence(s), chez Céline Ferrandino, mon hôte artistique. Avant mon arrivée sur place, elle avait déposé à mon attention, sur le piano, une magnifique carte. Intitulée « La voie », elle contenait un poème de Claude Margat, comme un haïku. La surprise, la puissance de son auteur et « l'invitation » de Céline m'avaient immédiatement transporté vers le piano pour y accueillir cette musique.

Pour aller du côté sans chemin, 
je connais le chemin.  
C'est tout de suite ailleurs.

Claude Margat