î·25047· « Vas-y, prends des risques ! »

— « Vas-y, prends des risques ! ».
Cela fait plusieurs semaines que les mots de Vianney rebondissent sans fin dans mon esprit. C’était le lendemain de la première répé-création pour le projet « espere » avec le quatuor Lil’O sax. La veille, j’avais soumis les ébauches de deux nouveaux thèmes destinés à intégrer la pièce en cours d’écriture.

— « Tu peux y aller. Vas-y, prends des risques ! » dit Vianney.
Le ton était appuyé. Ses mots étaient pesés. Ils venaient de toute la hauteur de ce grand saxophoniste baryton que j’écoutais tête levée. Le son était puissant, impressionnant. Il contenait aussi quelque chose de stabilisant, presque paternel.
Je me souviens avoir d’abord retenu un « Ben, je ne fais que cela !? », l’ego un peu piqué au vif, je le reconnais. De bonne et de mauvaise foi, j’aurais pu arguer les difficultés à dégager du temps pour écrire. Le cumul d’autres activités professionnelles – nécessairement alimentaires – vampirise mon énergie et accapare mon esprit bien au-delà des horaires contractuels de travail. Et puis, je n’ai pas fait d’études d’harmonie et d’écriture en conservatoire. Je n’ai pas de « bagage » académique. J’apprends chemin faisant (et si lentement !). Pire, j’aurais pu dire que ma musique est simple et minimaliste, que « c’est comme cela ». Mais en fait, je ne suis pas dupe de moi-même. Et tout cet argumentaire n’en est pas un. Cela aurait été même un acte d’autosabotage de répondre ainsi. Comment prétendre se professionnaliser en tant que compositeur, en cherchant à être conforté dans ses limites voire être plaint, un peu comme quand on vient chercher du réconfort et de la réassurance auprès de ses parents ? Avec perspicacité et justesse, Vianney a tout simplement pointé un blocage dans ma dynamique d’écriture et plus largement dans ma posture de compositeur. Car cette question de la prise de risque dans mon parcours de musicien est un gros rocher symbolique, planté devant moi, qui me paralyse depuis bien trop longtemps. Avec bienveillance, Vianney a touché un point sensible dans ma construction individuelle et professionnelle, une sorte de sidération à lever. Et je comprends que ce beau quatuor Lil’O sax – Blandine, Martine, Solenne et Vianney – m’offre un encouragement supplémentaire ; un encouragement qui prolonge l’expression d’une confiance déjà actée en me passant « commande ». Je ressens que chacun·e m’invite à me décomplexer et à enfin sauter ce fameux rocher qui m’encombre depuis si longtemps ; à désinhiber ce qui demande à aller de l’avant, à s’exprimer librement et au service de la musique.
En écrivant ces mots, je réalise aussi combien la connexion humaine et artistique qui s’est établie avec Lil’O sax est puissante et bénéfique. Et je peux donc affirmer que non seulement nous sommes en train d’écrire ensemble de la musique incarnée mais plus encore que cette collaboration me transforme. Et pour tout cela, je leur en suis déjà infiniment reconnaissant.

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