î·25254· La musika okulo

Photo : Paskal Le Saux

Ĝi pasis plurajn jarojn, kiam la fotisto de Nanto Paskal Le Saux  ofertas siajn bonvolajn okulojn al mia kariero kiel artisto. Muzikisto laŭ la maniero kaj precipe amiko, ĝi ludas de ĝia nevidebleco meti lumojn kaj preni ĉi tiun tempon, kiu eskapas nin kiam unu estas sur scenejo. Kiom da fojoj mi lasis koncerton kun tiu stranga sento, ke tempo rapide akcelis rapidon aŭ eĉ pli perdis la ideon, kvazaŭ ĝi malaperis. Nur fotistoj-verkistoj havas la talenton por kapti ĉi tiun mankon de tempo … kaj por pendi ĝin al nia rigardo, en muzika palpebulo de la okulo. >> paskallesaux.com

î·25212· En ŝuldo …

La profunda celo de la artisto estas doni pli ol li posedas. Paul Valéry

En ŝuldo … estas la deklaro, kiu postulas min, en iuj momentoj de mia trajektorio. Pasi la ŝuldon speciale kaj ne nur, kaj sekve ankaŭ en ŝuldo de energio, ŝanĝi la envion … tute simple. Se kreado kaj ludado de muziko estas korpa kaj spirita sperto, kiu bezonas tiom multe, kiom ĝi alportas esencan energion, ĝi estas la kontingentoj kaj la devoj en amasaj agadoj, kiuj faras la kalkulojn fali en la ruĝa. Krom la komponado de la buĝeto, serĉado de financado, serĉado de datoj kaj lokoj de koncerto por disvastigi kaj promocii la verkojn. Ĝi devas ankaŭ certigi sian parton (aŭ ĉion) de la administrado de produktado kaj ankaŭ la artan organizon, teknikan kaj logistikan supre. Kaj tiam ni ankaŭ devas ripeti, kiam oni interpretas sian muzikon kaj / aŭ partoprenas en la muzika direkto kiam ĝi estas farita de aŭ kun aliaj muzikistoj. La tuta estas praktikita en ekonomio drenita, kaj en tempo ultra-limigita. Kiam vi faras ĉi tion, terrema graveco subite ŝajnas dekoble. Kaj aventuri en narcotika konsumo ne faras ion pri ĝi. Kaj eĉ pli malbone, ĝi turnas la grundon de via vojaĝo en la kruciĝon en la Mallumaj Teroj, certe multaj artistoj scias. Sed feliĉe la “pezo” de la Ŝuldo ofte malpezigas rapide, reŝargante sin en la verkoj de aliaj; Ĉi tiu magia fonto: Arto.

î·25116 « La musique ne s’arrête pas là où tu es. »

« La musique ne s’arrête pas là où tu es. »
J’entends encore le son chaud de la voix de Ballaké Sissoko interviewé sur France Musique. Et je suis convaincu que tous les grands musiciens et musiciennes sont des aventuriers dans l’âme. Ballaké Sissoko, Vincent Segal, Cesaria Evora, Bernard Lavilliers, Jordi Savall, Magic Malik, Julien Lourau, Marc Vella et tant d’autres. Tous appartiennent à la même tribu, la même grande famille de ceux que j’aime appeler les géomusiciens. Toujours en mouvement, elles et ils parcourent les mondes réels et imaginaires pour nous enchanter. La tribu n’est jamais toute réunie mais par contre toujours reliée, au-delà des limites du temps et de l’espace. Elles et ils se reconnaissent instantanément lorsque leurs chemins se croisent. Elles et ils parlent la même langue… la musique du cœur. Chaque géomusicien·ne vit la même quête : faire émerger et explorer de nouveaux territoires, des territoires imaginaires et poétiques dans nos vies quotidiennes ; et y semer de l’harmonie et de l’amour ; de l’amour fraternel, engrais de civilisation pour une terre de Création et de Paix ; pour un jour tous se retrouver sur une île, quelque part, en soi ; une île qui n’appartient à personne ou plutôt qui est le bien commun de tous. Cette île imaginaire et universelle existe. Nous en avons la responsabilité ; la responsabilité d’en conserver l’existence et la mémoire, de préserver sa pureté, sa beauté et son intimité tout en la rendant accessible à tous.
Mon cœur est nomade. Je le sens. Mais pourquoi suis-je alors si sédentaire ? Fixé au même point ou presque. Capturé par mes distractions, mes passions, mes obligations et tout ce qui peut m’empêcher d’être à mon tour un humble géomusicien ?

î·25106 J’ai choisi

Ce graffiti posé sur le bord de la Loire persiste dans ma mémoire. Il a arrêté ma marche alors que cela faisait bien 45 minutes que je déambulais d’un pas soutenu, le long des berges, poussé par le vent d’Est. La brise est fraîche mais parfaitement adoucie par le soleil levant.

L’inscription est peinte au pochoir sur le ciment, parfaitement lisible. On ressent presque la présence de son auteur·e. Plus encore, cette phrase sans complément d’objet et sans point me suspend.

J’ai choisi. J’ai choisi quoi ? Je joue alors avec l’artiste qui m’interpelle.

J’ai choisi quoi ? J’ai choisi d’être ? Oui, c’est cela, j’ai choisi d’être…
J’ai choisi d’être… persévérant ?
Une pensée me traverse. Je crois que l’artiste graphiste m’invite à être plus sincère.

Et bien, j’ai choisi d’être compositeur.

J’ai aussi choisi d’être bienveillant ; bienveillant envers autrui et moi-même.

J’ai choisi en même temps d’être exigeant, tout en reconnaissant que j’ai beaucoup de mal à atteindre le niveau d’exigence que mon mental m’assène. C’est pour cela que j’ai aussi choisi d’écouter et composer la musique du réel, celle qui passe d’abord par le corps.

J’ai choisi de partir en quête d’humilité et de modération, valeurs qui prolongent la limitation, l’ignorance et l’imparfait.

J’ai choisi la douceur, la douceur de vivre à conquérir, par le lâcher-prise.

J’ai choisi la beauté, celle que l’on révèle en changeant son regard.

J’ai choisi le Mystère, le Mystère de la Création qui nous échappe autant qu’il peut soudain nous saisir, au cours de la vie… le long de la Loire où ailleurs.

î·25060 « Comme d’autres plantent des arbres »

Quelle est la durée de vie de la musique que l’on crée ? A quoi sert-elle ? Comment et où disparaît-elle ? Quel sens donner à la création musicale à une époque où la musique est devenue un flux-saucisson, tronçonné en publicité, au détriment artistique et économique des univers musicaux et de celles et ceux qui en sont à la source ?
Je me souviens avoir entendu ou lu quelque part qu’écrire de la musique – des chansons notamment – cela pourrait être un peu comme construire des maisons. Plus ou moins bien conçues, avec des fondations émotionnelles plus ou moins fortes, elles sont plus ou moins séduisantes pour parvenir à déclencher des coups de coeur. L’enjeu de la composition musicale serait alors de donner envie d’habiter ces musiques ou tout moins d’y séjourner. L’éditeur musical serait alors un agent immobilier à qui l’on confie la gestion d’un patrimoine ? Non, cette allégorie était décidément trop réductrice.  J’aspirais à reconnaître – et tenter d’incarner – une éthique, une poétique du métier de compositeur·rice. Et puis, récemment, par un « heureux hasard », j’ai découvert le magnifique poème de Marc-Alexandre OHO BAMBÉ dit Capitaine Alexandre : Le chant des possibles.

[…]
La sève de mes rêves
Illumine mon voyage
Et me revient à l’esprit,
Obsédante
Cette doctrine de vie,
Mélodie bleue
Que je vous offre en refrain :
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres plantent des arbres
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres tentent l’impossible
Ecrire juste, juste écrire
Comme d’autres chantent
Les possibles
[…]

Extrait du poème le Chant des possibles de Marc-Alexandre OHO BAMBÉ
tiré du recueil éponyme paru aux éditions La Cheminante (2014) >> en savoir plus

Comme une évidence, ou plutôt naturellement, ce « poète tambour » m’éclaire le sens et l’exigence de mon travail. Et en lisant ses vers, je pense aussi à Elzéard Bouffier, L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono.

L’homme qui plantait des arbres de Jean Giono – Editions Gallimard, 1983
adapté en film d’animation par Frédéric Back et dit par Philippe Noiret (1987) 

î·25047· « Vas-y, prends des risques ! »

— « Vas-y, prends des risques ! ».
Cela fait plusieurs semaines que les mots de Vianney rebondissent sans fin dans mon esprit. C’était le lendemain de la première répé-création pour le projet « espere » avec le quatuor Lil’O sax. La veille, j’avais soumis les ébauches de deux nouveaux thèmes destinés à intégrer la pièce en cours d’écriture.

— « Tu peux y aller. Vas-y, prends des risques ! » dit Vianney.
Le ton était appuyé. Ses mots étaient pesés. Ils venaient de toute la hauteur de ce grand saxophoniste baryton que j’écoutais tête levée. Le son était puissant, impressionnant. Il contenait aussi quelque chose de stabilisant, presque paternel.
Je me souviens avoir d’abord retenu un « Ben, je ne fais que cela !? », l’ego un peu piqué au vif, je le reconnais. De bonne et de mauvaise foi, j’aurais pu arguer les difficultés à dégager du temps pour écrire. Le cumul d’autres activités professionnelles – nécessairement alimentaires – vampirise mon énergie et accapare mon esprit bien au-delà des horaires contractuels de travail. Et puis, je n’ai pas fait d’études d’harmonie et d’écriture en conservatoire. Je n’ai pas de « bagage » académique. J’apprends chemin faisant (et si lentement !). Pire, j’aurais pu dire que ma musique est simple et minimaliste, que « c’est comme cela ». Mais en fait, je ne suis pas dupe de moi-même. Et tout cet argumentaire n’en est pas un. Cela aurait été même un acte d’autosabotage de répondre ainsi. Comment prétendre se professionnaliser en tant que compositeur, en cherchant à être conforté dans ses limites voire être plaint, un peu comme quand on vient chercher du réconfort et de la réassurance auprès de ses parents ? Avec perspicacité et justesse, Vianney a tout simplement pointé un blocage dans ma dynamique d’écriture et plus largement dans ma posture de compositeur. Car cette question de la prise de risque dans mon parcours de musicien est un gros rocher symbolique, planté devant moi, qui me paralyse depuis bien trop longtemps. Avec bienveillance, Vianney a touché un point sensible dans ma construction individuelle et professionnelle, une sorte de sidération à lever. Et je comprends que ce beau quatuor Lil’O sax – Blandine, Martine, Solenne et Vianney – m’offre un encouragement supplémentaire ; un encouragement qui prolonge l’expression d’une confiance déjà actée en me passant « commande ». Je ressens que chacun·e m’invite à me décomplexer et à enfin sauter ce fameux rocher qui m’encombre depuis si longtemps ; à désinhiber ce qui demande à aller de l’avant, à s’exprimer librement et au service de la musique.
En écrivant ces mots, je réalise aussi combien la connexion humaine et artistique qui s’est établie avec Lil’O sax est puissante et bénéfique. Et je peux donc affirmer que non seulement nous sommes en train d’écrire ensemble de la musique incarnée mais plus encore que cette collaboration me transforme. Et pour tout cela, je leur en suis déjà infiniment reconnaissant.

î·24983· S’accorder…

Il me faut vraiment m’y mettre. Les premières échéances avec le quatuor Lil’O sax approchent déjà. Et mon esprit peine encore à réaliser que la campagne de financement participatif ProArti/Sacem est close depuis plus de deux mois et demi. Avec l’équipe de LILASSO et les membres du quatuor, nous nous sommes mis d’accord sur les modalités du contrat de commande et sa signature. Nous nous sommes aussi mis d’accord sur le calendrier prévisionnel de travail en écriture et en préparation du concert de création envisagé à la mi-novembre 2018. Tout est à peu près calé comme on dit. Mais en ce moment, je ressens qu’il reste une personne qui n’est pas encore vraiment prête : moi-même.
Le grand compositeur lettonien Arvo Pärt exprime de façon magistrale et pieuse* ce délicat équilibre qu’il faut parvenir à incarner pour être « accordé ».
Le maestro contemporain nous dit humblement ceci :

Le plus sensible des instruments de musique est l’âme humaine. Le suivant est la voix humaine. Il faut parvenir à purifier l’âme jusqu’à ce qu’elle commence à sonner.
Un compositeur est un instrument de musique, et en même temps un interprète sur cet instrument. L’instrument doit être en ordre pour produire du son.
Il faut commencer par cela et non avec la musique. A travers la musique, le compositeur peut vérifier si cet instrument est accordé, et à quelle touche il est accordé.

Lorsque mon regard se pose sur la pièce encombrée d’où j’écris actuellement ces quelques mots, je comprends que j’ai encore bien des choses à mettre en ordre. J’en suis bien d’accord !

(*) visionnez la vidéo YouTube Arvo Pärt’s Speech from his Musical Diaries (May 2014)